Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

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(clic sur le lien pour comprendre ... un peu)

lundi 5 décembre 2016

Défi n°175 : De fil en aiguille

Vot' cap'tain de quart, myself,  pour ce défi n°175 des CROQUEURS DE MOTS, vous invite à raconter  sur un mode léger, et sans allusion à l'actualité votre plus beau souvenir de "petit" désagrément.
Je vous entends dire que c'est tout moi, ça, de faire un pas de côté avec les sujets. Et celui-ci est un bel écart dans le décor. D'accord, quoique ...
J'espère que vous ne me tiendrez pas rigueur de cette sortie de route et promis, jeudi, je mets en ligne une fable de mon cru, récit authentique d'un remède radical soignant le mal par le mal. Mais je suis sûre que certains la connaissent déjà.


En panne de trop plein d'inspiration et n'arrivant pas à choisir, j'ai entrepris de revisiter mes billets évoquant le mot "malade" dans l'intention d'une réédition. Mes vagabondages m'ont menée sur celui-ci qui fait écho à la "mésaventure", le mot est faible, que Luciole racontait vendredi 2 décembre sur son blog après Une nuit aux urgences à l'hôpital.


Pour ce défi des Croqueurs de mots, Tricôtine à la barre nous mettait au défi d'utiliser toute une liste de mots faits pour tricôter ou coudre ou broder, dans un texte qui n'aurait rien à voir de près ou de loin avec la couture ou le tricot !
Pour titiller mon imagination, je partais souvent d'une première expression que m'inspirait la découverte du nouveau défi. et ici, ce fut "perdre le fil". Ensuite, je laissais la bride à ma plume pour dérouler le fil de l'histoire en formation. La plupart du temps, et ce fut le cas ici, je n'avais aucune idée d'où allait me conduire ce vagabondage.

***

Elle reposa son livre, décontenancée. Depuis combien de temps était-elle obligée de revenir systématiquement plusieurs pages en arrière pour retrouver le fil de l'histoire ? Cette difficulté devenait fréquente et s'accentuait.

Elle soupira en fermant les yeux. Bien calée dans l'oreiller moelleux, elle entreprit de démêler la pelote de sa vie. Les années les plus lointaines, enfance, jeunesse, étaient nettes, encombrées même de détails superflus. Son âge mûr conservait l'essentiel, avec des zones embrumées. Elle se voyait encore, vieillissante, entourée de ses petits enfants. Elle entendait leurs rires, lisait leur étonnement devant ses rides, sa peau rugueuse que compensaient la poudre de riz et l'eau de Cologne.

- Oh, Mamie, comme tu sens bon, tu sais !

Sur les derniers jours, les derniers mois, un grand tissu opaque semblait faire écran à sa tentative désespérée de se souvenir. De petites bribes de vie récente éclataient dans sa tête comme autant de perles de rosée brûlées par le soleil. Loin de la rassurer, ce puzzle à trous la désorientait davantage et lui faisait des jambes en coton.

Elle appuya sur le bouton d'appel. Oh ! Elle n'en abusait pas et savait précieux le temps des soignants. Le plus souvent, elle se faisait discrète, jusqu'à se faire oublier ... Et on l'oubliait.

Elle n'avait pas besoin de se souvenir pour sentir confusément que les dés étaient jetés.

***

Pamela arriva dans la chambre presque aussitôt. Pour la dixième fois au moins depuis l'heure où elle avait pris son service. C'était l'heure où le "patron", comme on l'appelait familièrement, faisait la tournée avec les deux internes et les étudiants de cinquième ou sixième année. Elle préférait l'intimité d'un tête à tête avec Madame B. C'était la troisième fois en quelques mois qu'elle était hospitalisée dans cette unité qu'on envisageait de fermer. ses vieilles amies lui rendaient visite chaque jour. Comment le pourraient-elles si on l'envoyait à cinquante kilomètres d'ici ?

Chez elle, la vieille dame oubliait de s'alimenter malgré les visites attentives des aides à domicile et la liste d'attente pour l'établissement adapté à son état était longue. Était-ce la solution ? C'était une des rares choses que Madame B. n'oubliait pas : elle refusait obstinément d'y aller.

Pamela avait des doutes sur les oublis alimentaires de la vieille dame. N'était-ce pas une façon de se laisser mourir de faim jusqu'à l'ultime ? 

La Faucheuse ne couperait pas encore le fil de cette vie cette fois-ci. Elle vérifia que l'aiguille du goutte à goutte était bien fixée, passa doucement la main sur le front ridé. De grands yeux éclairèrent le visage terreux. Elle y lut dans leur regard tant de reconnaissance et d'attente muette qu'elle sut, une fois de plus, que son métier, aussi dur soit-il, valait par l'addition de ces secondes intenses volées au temps normé.





Ce billet avait donné lieu à de belles réactions en commentaires Clic --->

voici celle d'Harmony qui en parlait d'expérience, en tant que soignante.

15 commentaires:

  1. Bonjour Jeanne, un défi loin en arrière ça, je ne m'en souviens même plus... un jour la question se pose, que faire de papy, mamie dans ses vieux jours qui ne tournent plus rond, le placement, bien sûr, un placement dur à accepter par la personne, toute dépendante qu'elle devienne... merci pour le lien, bon lundi Croqueurs, bises

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  2. Un texte qui m'a beaucoup émue. Belle semaine

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  3. Oui un beau métier, et une fin de vie toujours délicate... Un très beau texte.

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  4. tu nous avais précis "léger" ... ton histoire est forte. Combien ne savent pas regarder les personnes âgées, les imaginant plutôt que les voir dans leur coeur, leur réalité. Nous allons assister à des diminutions de postes importantes dans le milieu médical, la gentillesse aura du mal à s'installer avec la pression des nombres d'actes à faire. Ma fille a quitté l'hôpital pour travailler en labo ; elle y rencontre beaucoup de gens qui lui racontent leur vie et qu'elle écoute avec bienveillance.
    Ta photo me fait penser à ma grande tante, Léonie. Bises et merci pour ton texte.

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  5. ça me ramène à une vie des années entre 62 et 70 où de par mon travail j'allais une fois par semaine dans ce qu'on appelait à l'époque un mouroir...et oui nous amenions un peu de légèreté et des plaisanteries que beaucoup de ces dames -en dortoir !- appréciaient rompant la monotonie de la semaine et leur sourire nous émerveillait et nous apprenait tant ...

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  6. Un très beau texte qui met les larmes aux yeux;lorsqu'on a connu ce genre de choses , cela remet en mémoire les moments difficiles . Les soignants ont de moins en moins de temps pour s'occuper comme il faudrait des malades . C'est regrettable.
    Je suis un peu en retard pour la parution de mon texte.
    Bonne semaine

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  7. Coucou Jeanne,
    Très émouvant ce texte.
    Je ne le connaissais pas.
    Bises et bon début de semaine

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  8. Merci beaucoup, Jeanne, et de tenir la barre et de nous offrir à relire cette histoire magnifique d'empathie et d'humanité. Gros bisous.

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  9. une participation émouvante !! c'est ce qui se passe-
    entrer dans une telle maison c'est qu'on en ressortira les deux pieds devant- hélas-
    la dernière demeure sans ses objets personnes- ses horaires, ses habitudes-
    bisous et bonne fin de journé-e

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  10. Trop heureuse de pouvoir commenter ... Seulement sur les blogs autre qu'Ekla ???

    Je suis très émue Jeanne ! ton texte est poignant. Tu as vraiment un talent d'écrivaine ! les mots imposés se coulent avec aisance dans ton billet. J'ai bcp aimé...
    J'ai travaillé dans une maison de retraite dite médicalisée... puis en bénévolat à la retraite... J'ai du abandonner : trop de sensibilité ! Je n'arrivais plus à faire face....
    Merci pour le clin d'œil, chère Jeanne. Trop gentil !
    Bcp de bisous et à bientôt... Me sens moins isolée, car ne peux plus accéder aux commentaires des aminautes d'Ekla

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  11. Quel magnifique texte, Jeanne ! Tu as bien fait de le remettre ici,
    en ce jour ! Quant à moi, je le découvre pour la toute première fois ! C'est très touchant ! Bonne nuit reposante, pour un agréable mardi tout entier ! Bises♥

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  12. très émouvant merci à toi

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  13. Beaucoup de force dans ce texte qui ne peut laisser insensible chacun de nous ayant été ou étant un jour confronté à ça! Une pensée très affectueuse et plein de bisous pour Tricôtîne qui j'espère va bien et que je n'oublie pas! Chloé

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  14. J'ai relu ce récit avec beaucoup d'émotion...
    Lundi et mardi, nous étions avec mon époux à un séminaire dont une partie concernait la fin de vie...
    Je retrouve ici cet aspect des aidants qui veillent et savent trouver un moment pour cet échange, même silencieux, dont nous avons tant besoin.
    Merci pour tout.

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  15. Un poème sans mot, pour terminer la série que tu as menée chez les croqueurs, demain ici :
    http://jardin-des-mots.eklablog.com/envol-petique-a127735110

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