Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

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(clic sur le lien pour comprendre ... un peu)

dimanche 24 mai 2015

L'homme approximatif (1ère partie), de Tristan Tzara

Petit apparté : Domi nous a rappelé dans sa news de récap que 
c'est lilousoleil qui lance le prochain défi lundi prochain sur son blog.

Tristan Tzara, une piqûre de rappel par Fanfan qui a tenté dans la bonne humeur de nous emmener l'espace d'un défi sur les traces du mouvement dada.

Tristan Tzara, un immense poète, oublié comme tant de ce vingtième siècle.
Mais dont, je dois le reconnaître, je ne connaissais pas grand chose de sa poésie.
Vous me connaissez. J'ai eu envie d'en savoir plus.

Recherche fructueuse puisque j'ai trouvé en accès libre ce portrait fouillé de Philippe Lançon dans un article de Libération du 29 décembre 2011 : Tristan Tzara sur son dada

Et puis cette pépite, un peu longue, c'est vrai, qui demande un peu plus de six minutes d'écoute.
Ce poème résonne en moi comme le glas de l'air du temps, un glas qui rirait, un poème intemporel.



En voici le texte :

Tristan Tzara, l'homme approximatif (extrait)

I

dimanche lourd couvercle sur le bouillonnement du sang
hebdomadaire poids accroupi sur ses muscles
tombé à l'intérieur de soi-même retrouvé
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
sonnez cloches sans raison et nous aussi
nous nous réjouirons au bruit des chaînes
que nous ferons sonner en nous avec les cloches

quel est ce langage qui nous fouette nous sursautons dans la lumière
nos nerfs sont des fouets entre les mains du temps
et le doute vient avec une seule aile incolore
se vissant se comprimant s'écrasant en nous
comme le papier froissé de l'emballage défait
cadeau d'un autre âge aux glissements des poissons d'amertume

les cloches sonnent sans raison et nous aussi
les yeux des fruits nous regardent attentivement
et toutes nos actions sont contrôlées il n'y a rien de caché
l'eau de la rivière a tant lavé son lit
elle emporte les doux fils des regards qui ont traîné
aux pieds des murs dans les bars léché des vies
alléché les faibles lié des tentations tari des extases
creusé au fond des vieilles variantes
et délié les sources des larmes prisonnières
les sources asservies aux quotidiens étouffements
les regards qui prennent avec des mains desséchées
le clair produit du jour ou l'ombrageuse apparition
qui donnent la soucieuse richesse du sourire
vissée comme une fleur à la boutonnière du matin
ceux qui demandent le repos ou la volupté
les touchers d'électriques vibrations les sursauts
les aventures le feu la certitude ou l'esclavage
les regards qui ont rampé le long des discrètes tourmentes
usés les pavés des villes et expié maintes bassesses dans les aumônes
se suivent serrés autour des rubans d'eau
et coulent vers les mers en emportant sur leur passage
les humaines ordures et leurs mirages

l'eau de la rivière a tant lavé son lit
que même la lumière glisse sur l'onde lisse
et tombe au fond avec le lourd éclat des pierres

les cloches sonnent sans raison et nous aussi
les soucis que nous portons avec nous
qui sont nos vêtements intérieurs
que nous mettons tous les matins
que la nuit défait avec des mains de rêve
ornés d'inutiles rebus métalliques
purifiés dans le bain des paysages circulaires
dans les villes préparées au carnage au sacrifice
près des mers aux balayements de perspectives
sur les montagnes aux inquiètes sévérités
dans les villages aux douloureuses nonchalances
la main pesante sur la tête
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
nous partons avec les départs arrivons avec les arrivées
partons avec les arrivées arrivons quand les autres partent
sans raison un peu secs un peu durs sévères
pain nourriture plus de pain qui accompagne
la chanson savoureuse sur la gamme de la langue
les couleurs déposent leur poids et pensent
et pensent ou crient et restent et se nourrissent
de fruits légers comme la fumée planent
qui pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu'on appelle nous

les cloches sonnent sans raison et nous aussi
nous marchons pour échapper au fourmillement des routes
avec un flacon de paysage une maladie une seule
une seule maladie que nous cultivons la mort
je sais que je porte la mélodie en moi et n'en ai pas peur
je porte la mort et si je meurs c'est la mort
qui me portera dans ses bras imperceptibles
fins et légers comme l'odeur de l'herbe maigre
fins et légers comme le départ sans cause
sans amertume sans dettes sans regret sans
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
pourquoi chercher le bout de la chaîne qui nous relie à la chaîne
sonnez cloches sans raison et nous aussi
nous ferons sonner en nous les verres cassés
les monnaies d'argent mêlées aux fausses monnaies
les débris des fêtes éclatées en rire et en tempête
aux portes desquelles pourraient s'ouvrir les gouffres
les tombes d'air les moulins broyant les os arctiques
ces fêtes qui nous portent les têtes au ciel
et crachent sur nos muscles la nuit du plomb fondu

je parle de qui parle qui parle je suis seul
je ne suis qu'un petit bruit j'ai plusieurs bruit en moi
un bruit glacé froissé au carrefour jeté sur le trottoir humide
aux pieds des hommes pressés courant avec leur morts autour de la mort qui étend ses bras
sur le cadran de l'heure seule vivante au soleil

le souffle obscur de la nuit s'épaissit
et le long des veines chantent les flûtes marines
transposées sur les octaves des couches de diverses existences
les vies se répètent à l'infini jusqu'à la maigreur atomique
et en haut si haut que nous ne pouvons pas voir avec ces vies à côtés que nous ne voyons pas
l'ultra-violet de tant de voies parallèles
celles qui nous aurions pu prendre
celles par lesquelles nous aurions pu ne pas venir au monde
ou en être déjà partis depuis longtemps si longtemps
qu'on aurait oublié et l'époque et la terre qui nous aurait sucé la chair
sels et métaux liquides limpides au fond des puits

je pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu'on appelle nous


Tristan Tzara (1896-1963), paru en 1931

tombe de Tristan Tzara au cimetière de Montparnasse, Paris, France
Tristan Tzara, 1896 - 1963, poète, écrivain et essayiste de langue roumaine et française

11 commentaires:

  1. Merci Jeanne... Ca c'est de l'écrit !!! Bon dimanche, bises de JB

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  2. Merci d'avoir ramené ce grand poète à nos mémoire, je cherchais un texte à lire pour une journée de la dette, le 11 juin, ce sera lui. Encore merci Jeanne.

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    1. tu m'en vois pas peu fière d'avoir apporter ma petite contribution. Démarche pourtant que je n'aurais pas faite sans le défi des croqueurs de mots de fanfan qui elle-même a repris l'idée de Josette sur un autre défi d'un monde à l'envers.
      Une question : C'est quoi la journée de la dette, du 11 juin ?
      et merci merci

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  3. C'est une démarche intéressante mais ce n'est pas beau à lire. Non, vraiment le dadaïsme, c'est pas mon dada! ;-))

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    1. C'est pour cela que j'ai mis le lien le poème dit sur un montage sonore en premier. L'as-tu écouté ?
      Les pièces de théâtre non plus (y compris les tirades) ne sont pas les textes les plus agréables à lire.

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  4. Je ne sais pas où tu as cru voir une "news de recap" qui annoncerait le prochain défi sur le blog de Lilou, mais il n'y a rien sur le blog des croqueurs. Je viens d'y retourner pour vérifier.

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    1. dans la newsletter de dimdamdom du 22/05 "Et bien voilà chers amis Croqueurs ma façon de vous dire qu'ici se termine le défi dadaïste mené par notre amie Fanfan.

      En gros je vous tire ma révérence jusqu'à lundi pour le nouveau défi qui sera mené cette fois par notre amie Lilousoleil.

      Que j'éteins ma bougie allumée ..."
      mais pour le moment il n'y a rien sur le blog de lilou. Il est tôt.
      bises et belle journée

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    2. Je confirme c'est Lilou... mais le tableau des Croqueurs n'étant pas à jour !!!!! Et si la capitaine de service ne se pointe pas en plus... mal barré tout ça, dommage !! Bises de JB

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    3. ça y est pas de panique le défi est paru sur le blog de lilou fallait pas ouvrir l’œil mes les zoreilles ... bises et à bientôt

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  5. merci d'avoir été cherché plus loin.
    En ce moment je découvre Sergueï Essenine dont l'écriture me touche (un peu un petit frère de Rimbaud)
    bises

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  6. Il a un style bien à lui . Je commence à comprendre pourquoi il aimait le dadaïsme . ! Merci pour ce rappel ! Bises

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