Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

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(clic sur le lien pour comprendre ... un peu)

jeudi 23 septembre 2021

Booz endormi, de Victor Hugo

 Jill Bill à la barre du défi n°253 des CROQUEURS DE MOTS nous propose :

Pour le jeudi 23 septembre poème sur les rêves...

défi 253 nos participations

J'ai immédiatement pensé au poème de Victor Hugo mais pas n'importe lequel, celui que j'ai appris par cœur en classe de 4e ou 3e et entendu en classe dans la voix de Gérard Philippe.

Sur Internet, j'ai trouvé deux enregistrements. Je vous dispenserai du premier datant des années 1950 et où j'ai eu du mal à y retrouver mon acteur préféré au théâtre, décidée à renoncer même à le mettre en ligne tant la déclamation pleine d'emphase en avait vieilli.

Le deuxième enregistrement, tiré d'un 33 tours de Gérard Philippe et Maria Casarès, les plus beaux poèmes en langue française est de bien meilleure facture. Version restaurée ? Enregistrée après la création du TNP de Jean Vilar et sa révolution dans les codes du spectacle théâtral tant au niveau de la mise en scène que des décors et du jeu des acteurs (dont la diction).


Le poème est long, j'hésite encore entre le montrer ici en entier pour suivre des yeux la diction de l'acteur ou entrer dans le vif de sujet des rêves ou plutôt du rêve.
Mettre la version intégrale et un repère pour ceux qui préféreraient aller au rêve --->    (dommage) et en lisant avant la 1ère ---> et la 7e strophe---> .

Booz endormi

--->    Booz s'était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.
Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

--->    Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge.

--->   Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :
" Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

" Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

" Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau. "

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
Victor Hugo, La légende des siècles, entre 1855 et 1876 

Victor Hugo, 1802 - 1885, poète, écrivain, dessinateur et dramaturge français, considéré comme l'un des écrivains les plus importants de la langue française.

Gérard Philippe, 1922 - 1959, acteur français de théâtre et de cinéma, la vedette de l'après guerre.

Maria Casarès, 1922 - 1996, une des plus grandes figures du théâtre français.

Henri Rousseau, Le rêve, 1910

Henri Rousseau, La bohémienne endormie, 1897

Henri Rousseau, dit Le douanier Rousseau, 1844 - 1910, artiste peintre, l'un des représentants majeurs de l'art naïf


9 commentaires:

  1. Merci Jeanne, Victor Hugo n'a pas regardé à une ligne près avec le très long beau poème, et ta page est illustrée de belle manière avec ces jolis deux tableaux ! Bon jeudi, bises de jill ,-)

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  2. Magnifique choix, Jeanne ! Mille bravos ! Bon jeudi tout entier ! Bises♥

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  3. Je ne connaissais pas ce poème de Victor Hugo. Merci pour cette belle découverte. Bises

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  4. Quelle déclamation magnifique que celle de Gérard Philippe à la lecture de ce poème. Magnifique Jeanne.
    Bises et bon jeudi - Zaza - https://zazarambette.fr

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  5. Je me souviens de ce poème mais je ne crois pas l'avoir appris en entier pour réciter. Une pure merveille ce poème dit par Gérard Philippe . Merci beaucoup pour ton choix Jeanne .
    Bon jeudi
    Bises

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  6. Un très beau poème; j'adore Gérard Philippe et Victor Hugo. Ce poème est très beau; bonne soirée

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  7. le ne connaissais pas ce poème
    Merci à toi de me l'offrir en partage
    Bonne soirée
    Bises

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  8. J'avoue que je n'aime pas comme il est conté dans la vidéo. Bisous doux weekend

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  9. J'aime ces deux tableaux, et du coup, je me souviens du très beau disque 33 tours que j'avais, de Gérard Philippe, disant Le petit Prince, je l'ai prêté et ne l'ai jamais revu...
    Bises Jeanne

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