Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

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jeudi 1 avril 2021

Les animaux malades de la peste, de Jean de La Fontaine

 Pour ce défi 248, c’est notre capitaine de quinzaine Durgalola qui prend la barre.

et Pour le défi en poésie 

Premier jeudi  25 mars :

thème du désir qui est celui de l’édition  2021

du printemps des poètes.

Deuxième jeudi 1er avril  :

le thème est animaux

(dixit Captain Dômi sur le blog des CROQUEURS DE MOTSdéfi 248 mené par Durgalola)

En ces temps d'une pandémie qui vaut à bien des égards les pestes des temps anciens (sauf que la peste, si elle existe toujours, par exemple sur l'île de Madagascar, on sait la soigner), il m'a semblé pertinent de choisir cette fable de Jean de La Fontaine.

Et comme j'ai pitié de vous, si j'ai mis en fin d'article la fable telle qu'en langue françoise du XVIIe siècle notée sur wikisource, la voici en français moderne transcrite bien heureusement pour notre confort, même si les notes ne sont pas superflues.


Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre (1),
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron (2),
           Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
          On n'en voyait point d'occupés
À chercher le soutien d'une mourante vie (3) ;
          Nul mets n'excitait leur envie  ;
          Ni loups ni renards n'épiaient
          La douce et l'innocente proie.
          Les tourterelles se fuyaient :
          Plus d'amour, partant (4) plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
          Je crois que le Ciel a permis
          Pour nos péchés cette infortune ;
          Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents (5)
          On fait de pareils dévouements  : (6)
Ne nous flattons (7) donc point ; voyons sans indulgence
          L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
          J'ai dévoré force moutons.
          Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense (8) ;
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
                                Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
          Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes, Seigneur,
          En les croquant beaucoup d'honneur;
          Et quant au berger, l'on peut dire
          Qu'il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
          Se font un chimérique empire. »
Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d'applaudir.
          On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins, (9)
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
À ces mots, on cria haro (10) sur le baudet.
Un Loup, quelque peu clerc (11), prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour (12) vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine, Fables, 2e recueil livre 7, 1e éd. 1678

voir les notes sous l'illustration

Gravure de Gustave Doré, 1876

Vocabulaire

(1) "Se dit quelquefois de la colère de Dieu" (dictionnaire de l'Académie 1694)
(2) dans la mythologie : Fleuve des Enfers, frontière du royaume des Morts. Allusion à la peste de Thèbes décrite par Sophocle dans Oedipe-Roi ou Thucydide (Guerre du Péloponnèse) ou Lucrèce (De Natura Rerum, VI, v.1173-1215)
(3) à chercher à se nourrir
(4) par conséquent
(5) ce qui arrive par hasard, ici : malheur imprévu
(6) acte de quelqu'un qui se sacrifie pour la patrie, comme victime expiatoire offerte aux dieux ; exemples romains
(7) ne nous traitons point avec douceur
(8) tort qu'on fait à quelqu'un [...] En théologie, péché.
(9) chien gardant la basse-cour ou un troupeau
(10) Exclamation en usage à l'époque pour arrêter les malfaiteurs et les mener devant le juge1
(11) gens de justice ou gens d'Église
(12) cour de justice

Jean de La Fontaine, 1621 - 1695, poète français et moraliste


Si je me suis donnée la peine de partager ci-dessous la fable dans son orthographe de 1678, c'est pour mettre en évidence la nécessité de ne pas figer la langue française. Après tout, à peine plus de 3 siècles et 40 années nous séparent de ce texte :

FABLE I.
Les Animaux malades de la peſte.

UN mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en ſa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peſte (puis qu’il faut l’appeller par ſon nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Acheron,
Faiſoit aux animaux la guerre.
Ils ne mouroient pas tous, mais tous eſtoient frappez.
On n’en voyoit point d’occupez
À chercher le ſoûtien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitoit leur envie.
Ni Loups ni Renards n’épioient
La douce & l’innocente proye.
Les Tourterelles ſe fuyoient :
Plus d’amour, partant plus de joye.
Le Lion tint conſeil, & dit ; Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos pechez cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se ſacrifie aux traits du celeſte courroux,
Peut-eſtre il obtiendra la gueriſon commune.
L’hiſtoire nous apprend qu’en de tels accidens
On fait de pareils dévoûmens :
Ne nous flatons donc point, voyons ſans indulgence
L’état de noſtre conſcience.
Pour moy, ſatisfaiſant mes appetits gloutons
J’ay devoré force moutons ;
Que m’avoient-ils fait ? nulle offenſe :
Meſme il m’eſt arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévoûray donc, s’il le faut ; mais je penſe
Qu’il eſt bon que chacun ſ’accuſe ainſi que moy :
Car on doit ſouhaiter ſelon toute juſtice
Que le plus coupable periſſe.
Sire, dit le Renard, vous eſtes trop bon Roy ;
Vos ſcrupules font voir trop de delicateſſe ;
Et bien, manger moutons, canaille, ſotte eſpece,
Eſt-ce un peché ? Non non : Vous leur fiſtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il eſtoit digne de tous maux,
Eſtant de ces gens-là qui ſur les animaux
Se font un chimerique empire.
Ainſi dit le Renard, & flateurs d’applaudir.
On n’oſa trop approfondir.
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puiſſances,
Les moins pardonnables offenſes.
Tous les gens querelleurs, juſqu’aux ſimples maſtins,
Au dire de chacun eſtoient de petits ſaints.
L’Aſne vint à ſon tour & dit : J’ay ſouvenance
Qu’en un pré de Moines paſſant,
La faim, l’occaſion, l’herbe tendre, & je penſe
Quelque diable auſſi me pouſſant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avois nul droit, puis qu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro ſur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par ſa harangue
Qu’il faloit dévoüer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venoit tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autruy ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’eſtoit capable
D’expier ſon forfait : on le luy fit bien voir.
Selon que vous ſerez puiſſant ou miſerable,
Les jugemens de Cour vous rendront blanc ou noir.
Jean de La Fontaine, 1e éd. 1678

9 commentaires:

  1. Bonjour Jeanne,
    Un très, très bon choix, surtout, en ce temps de pandémie ! Étant jeune, ce pauvre petit âne, ce que j'avais pitié de lui !!!
    Bonne jeudi,
    Bises♥

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  2. Selon que vous soyez... tjs d'actualité ! Merci Jeanne, bises

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  3. Merci. J'ai pris plaisir à relire cette fable dont la morale immorale est hélas bien souvent vraie.

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  4. Et oui côté animal il ya de la ressource chez Monsieur de la fontaine...

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  5. Une fable que j'adore Jeanne et que je connais encore par coeur !
    Bises et bon mardi

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    1. Oups, je crois que je n'ai jamais eu à l'apprendre par cœur. Je n'ai jamais su que les deux derniers vers bises

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  6. Je l'ai entendue , il n'y a pas longtemps sur France Inter cette fable dite par Marina Hands. Une fable que j'aime beaucoup. Merci de l'avoir choisie , surtout qu'elle vient en parfait écho à ce que nous vivons en ce moment .
    Bonne soirée
    Bises

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  7. j'ai des livres avec ce S ressemblant à f... on s'y habitue très vite et ça ne gène plus passé le premier paragraphe !
    La Fontaine et ses animaux sont resté d'une grande actualité...comme quoi les caractères humains ne changent guère...
    bisous Jeanne

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  8. toujours un plaisir de lire La Fontaine ; merci pour ta participation. Bises

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