Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

145 en 2010 ; 122 en 2011 ; 148 en 2012 ; 121 en 2013 ; 118 en 2014 ; 122 en 2015, 123 en 2016, encore 123 en 2017, 121 en 2018 ? 101 femmes depuis le 1e janvier 2019 en France (2 septembre 2019) , soit une femme tous les deux jours ! accélération ou meilleure visibilité ?

(clic sur le lien pour comprendre ... un peu)

lundi 25 octobre 2021

Souvenirs flous

Pour une nouvelle page de l'Herbier de poésie 
Si pour votre prochain haïbun
vous faisiez appel à un souvenir
un peu rêve, organisé tout en étant décousu, un peu ailleurs,
ou en équilibre sur le fil du rasoir ?
Support du jeu d'écriture : Jean Tardieu, La sonate et les trois messieurs
Souvenirs flous

Pour la troisième fois en moins de cinq minutes, elle me fait la liste de ce dont elle a besoin, deux serviettes de toilette, un pantalon supplémentaire, deux polos, une paire de chaussures... Une liste qui varie à la marge et qui ne m'est même pas destinée. C'est pour la conversation me dit-elle sèchement.


Les souvenirs flous
font la mémoire de naguère
au présent d'oubli.

Naguère, c'est il n'y a guère, plus récemment que jadis, un "critique" littéraire bien connu s’apitoyait sur son âge en citant une autre célébrité : "La vieillesse est un naufrage." Longtemps maître de cérémonie des mots, du dico par effraction à l'orthographe par sa dictée, s'interrogeait-il seulement sur les glissements de vocabulaire,


tels "vieux", et "vieillards"
renommés "personnes âgées"
"seniors", "troisième âge" ?

C'était une plainte assassine d'un vieux bel égocentrique qui n'acceptait pas de vieillir. Une plainte qui me chagrine, avec dans la tête la sagesse et l'émerveillement de vieilles, mère, sœurs, amies, supportant l'usure et les maux du corps, les petites défaillances de la pensée, étonnées d'être parvenues presque vaillantes si loin et si bien sur leur long chemin de vie.


De sa séduction
ils faisaient un passeport
qui avait terni.

Virilité arrogante,
féminité illusoire.

Nouvel appel téléphonique, presque chaque jour, pour prendre des nouvelles et maintenir le lien de loin. La même litanie à quelques variantes. Inventaire à la Prévert. Conversion du salaire médian (plafond de la prime carburant) d'euros en anciens francs d'avant 1959. Hors contexte, un chiffre qui ne veut rien dire. Mais je suis un instant muette devant l'exactitude du calcul.

Son temps d'hier s'efface.
C'est celui de ses vingt ans
qui répond présent.

Je me souviens soudain, il y a plus longtemps, une autre vieille dame qui devait avoir à peu près l'âge qu'a maintenant la dame du téléphone. Corps alerte et esprit vif, je l'avais accompagnée à son invitation suivre un cours de l'Université du troisième Âge de la Rochelle sur la Bibliothèque d'Alexandrie. Elle se plaignait elle aussi de sa mémoire au point de craindre d'avoir la maladie d'Alzheimer, thème fort à la mode à l'époque dans les médias.

Tant de livres détruits
mémoires de l'Antiquité
Histoire effacée.

Sans doute avais-je pris quelque risque en lui proposant d'être mon guide pour une marche le long des étiers et des salines de son Île. Sans elle et sa connaissance du terrain, j'aurais été bien incapable de retrouver notre chemin à cette époque sans GPS et au réseau aléatoire.


Audace du pari,
Certitude de la confiance,
Réassurance.

Elle avait alors l'âge de la dame du téléphone aujourd'hui et le vieux monsieur a quelques années de plus. Il ne les connaît pas et il a maintenant surmonté que "La mémoire n'en fait qu'à sa tête"*. Il accepte la normalité de ses défaillances, capable désormais de dire, apaisé, "Mais la vie continue"**.

Naguère ou jadis
il avait été une fois.
C'était quand déjà ?
©Jeanne Fadosi, dimanche 24 octobre 2021
à découvrir à partir de lundi 25 octobre
avec les autres brins sur la page 182 de l'Herbier 

* Bernard Pivot, La mémoire n'en fait qu'à sa tête, Albin Michel 2017

** Bernard Pivot, Mais la vie continue, Albin Michel 2021

Bernard Pivot — Wikipédia (wikipedia.org)



Claude Debussy La Mer, 1903-1905, révisé en 1908

10 commentaires:

  1. Un mot bravo, et ce genre de maladie qui ne se guérit point nous laissant sans mémoire ou presque, terrible, pour l'entourage aussi... merci Jeanne !

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  2. Bonjour Jeanne,

    Un haïbun qui m'a touchée. Une sensibilité sans doute exacerbée par le fait que ma mère perd de plus en plus la mémoire.
    Merci Jeanne

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  3. C'était quand déjà... j'ai aimé te lire sur la page de l'Herbier et te relire ici.
    Merci pour ce très beau moment de lecture.
    Ma mémoire s'en va aussi.
    Passe une douce journée.

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  4. Ah la mémoire et ses caprices ! Difficile parfois d'accepter de vieillir, mais difficile aussi de gommer la réalité... Un texte qui ne peut laisser indifférent.

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  5. Il est difficile d'accepter la vieillesse du corps et de l'esprit .On sent la mémoire qui parfois nous fait défaut et la peur de cette maladie est toujours présente... Les hommes supportent-ils moins bien que les femmes bes signes de l'âge ? Peut-être bien ; Ton texte est très touchant. bISE

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  6. Merci inconnue. Qui es-tu ? je ne crois pas qu'on puisse faire des généralités de genre, chacun apprivoise comme il le peut les marques de la vieillesse. La dame du téléphone ne l'accepte pas et la dame de l'université était terrorisée par l'hypothèse d'une maladie qu'elle n'avait absolument pas, elle avait juste besoin d'être rassurée. Simplement, la vie des femmes les rendent peut-être un peu plus fortes ou fatalistes, je ne sais pas bises

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  7. L'âge aidant on se pose des questions, sans se faire d'illusions, certains souvenirs sont vifs, d'autres absents...
    Je sais en tout cas que je n'assomerais pas mes proches avec des chiffres, je ne les ai jamais retenus et suis atteinte de dyscalculie !!!
    Bisous Jeanne et merci

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  8. Ils sont si douloureux les moments où une mère ne nous reconnait plus; c'est ce que j'ai vécu avec ma chère maman il y a maintenant 8 ans et je ne m'en suis pas encore remise.
    Merci Jeanne pour cet haïbun sensible

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  9. Un texte émouvant, Jeanne. Mille bravos. Bonne semaine. Bises♥

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  10. Ayant vu ma mère décliner de 2000 à 2016, je peux dire que perdre la mémoire c'est difficile pour l'entourage et pour la personne qui ne sait plus ce qu'elle dit. Bon week end, bises.

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