Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

145 en 2010 ; 122 en 2011 ; 148 en 2012 ; 121 en 2013 ; 118 en 2014 ; 122 en 2015, 123 en 2016, encore 123 en 2017, 121 en 2018 ? 101 femmes depuis le 1e janvier 2019 en France (2 septembre 2019) , soit une femme tous les deux jours ! accélération ou meilleure visibilité ?

(clic sur le lien pour comprendre ... un peu)

jeudi 9 juillet 2020

Abécédaire du CroqCovid : P comme pardon

ou comme père et paternité, partir (mot bridé par la crise sanitaire), privé et public comme l'espace privé et l'espace public, privation comme privation de liberté(s) et porte à franchir ou fermer.
ou comme Pourquoi ? pour quoi ... , pouvoir, pourvoir, pour voir ...
ou comme postillonner et tiens posture, poste, post ...

et comme Poète avec Victor Hugo ou Peintre avec Berthe Morisot et Eugène Manet ...


Une nuit récente lors d'une insomnie j'ai écouté la radio. En général son ronron en sourdine m'aide à me rendormir. Cette nuit-là, une émission revenait sur l'histoire de l'indépendance de la Côte d'Ivoire.
Sans rentrer dans les détails qui sont d'ordre privé, j'ai alors trouvé une nouvelle piste pour répondre à cette question qui ne m'empêche pas de dormir mais qui reste en suspend depuis cette dernière fois (il y a 44 ans) où mon père m'a parlé sur son lit d'hôpital, son avant-dernier lit. Il ne pouvait déjà plus parler et avait demandé un crayon et un carnet. Son dernier billet représentait des graffitis illisibles à l'exception d'un  dessin dans lequel en insistant on reconnaissait sans doute possible le mot "pardon". 
Mais que voulait-il que je lui pardonne ? ou à ma mère à qui je ressemblais quand elle était jeune ?
Maintenant je crois savoir qu'il s'adressait à moi et je crois avoir deviné. En suis-je soulagée ? Non
Lui aurais-je pardonné si j'avais compris ? A l'époque, peut-être pas. Mais j'aurais tenté de retrouver le fil de ma vie interrompue. Près de dix ans après il était sans doute trop tard pour changer le cours de nos vies. Et sinon, quelle vie aurais-je eu ? Qu'aurait-il fait pour se mêler de ma vie s'il avait vécu plus longtemps ?
En ai-je des regrets ? Pourquoi faire ? Le passé ne se réécrit pas, ne se revit pas.
Mais je sais que son regard et sa sagesse acquise ont manqué à mes enfants.

Je l'avais mis en ligne le 25 juillet 2010 dans Jeux de mots et d'âges mêlés pour compléter Jeux de mots et petites phrases. Je l'ai réédité le jeudi 5 mars 2015 pour le défi n°140 des CROQUEURS DE MOTS, pardonnez-moi cette folie que de vous soumettre ce long poème de Victor Hugo. (Pour ceux qui connaissent le poète, il fait encore bien plus long).

Grand âge et bas âge mêlés
X

Tout pardonner c'est trop, tout donner, c'est beaucoup !
Eh bien, je donne tout et je pardonne tout
Aux petits ; et votre œil sévère me contemple.
Toute cette clémence est de mauvais exemple.
Faire de l'amnistie(1) en chambre est périlleux.
Absoudre des forfaits commis par des yeux bleus
Et par des doigts vermeils et purs, c'est effroyable.
Si cela devenait contagieux, que diable !
Il faut un peu songer à la société.
La férocité sied à la paternité ;
Le sceptre doit avoir la trique pour compagne ;
L'idéal, c'est un Louvre appuyé sur un bagne ;
Le bien doit être fait par une main de fer.
Quoi ! si vous étiez Dieu, vous n'auriez pas d'enfer ?
Presque pas. Vous croyez que je serais bien aise
De voir mes enfants cuire au fond d'une fournaise ?
Eh bien ! non. Ma foi non ! J'en fais mea-culpa ;
Plutôt que Sabaoth je serais Grand-papa.
Plus de religion alors ? Comme vous dites.
Plus de société ? Retour aux troglodytes,
Aux sauvages(2*), aux gens vêtus de peaux de loups(3*) ?
Non, retour au vrai Dieu, distinct du Dieu jaloux,
Retour à la sublime innocence première,
Retour à la raison, retour à la lumière !
Alors vous êtes fou, grand-père. J'y consens.
Tenez, messieurs les forts et messieurs les puissants,
Défiez-vous de moi, je manque de vengeance.
Qui suis-je ? Le premier venu, plein d'indulgence,
Préférant la jeune aube à l'hiver pluvieux,
Homme ayant fait des lois, mais repentant et vieux,
Qui blâme quelquefois mais qui jamais ne damne,
Autorité foulée aux petits pieds de Jeanne,
Pas sûr de tout savoir, en doutant même un peu,
Toujours tenté d'offrir aux gens sans feu ni lieu
Un coin du toit, un coin du foyer, moins sévère
Aux péchés qu'on honnit qu'aux forfaits qu'on révère,
Capable d'avouer les êtres sans aveu.
Ah ! ne m'élevez pas au grade de bon Dieu !
Voyez-vous, je ferais toutes sortes de choses
Bizarres ; je rirais ; j'aurais pitié des roses,
Des femmes, des vaincus, des faibles, des tremblants ;
Mes rayons seraient doux comme des cheveux blancs ;
J'aurais un arrosoir assez vaste pour faire
Naître des millions de fleurs dans toute sphère,
Partout, et pour éteindre au loin le triste enfer(2) ;
Lorsque je donnerais un ordre, il serait clair ;
Je cacherais le cerf aux chiens flairant sa piste ;
Qu'un tyran pût jamais se nommer mon copiste,
Je ne le voudrais pas ; je dirais : Joie à tous !
Mes miracles seraient ceci : - Les hommes doux. -
Jamais de guerre. - Aucun fléau. - Pas de déluge(3). -
- Un croyant dans le prêtre, un juste dans le juge. -
Je serais bien coiffé de brouillard, étant Dieu,
C'est convenable ; mais je me fâcherais peu,
Et je ne mettrais point de travers mon nuage
Pour un petit enfant qui ne serait pas sage ;
Quand j'offrirais le ciel à vous, fils de Japhet,
On verrait que je sais comment le ciel est fait ;
Je n'annoncerais point que les nocturnes toiles
Laisseraient pêle-mêle un jour choir les étoiles,
Parce que j'aurais peur, si je vous disais ça,
De voir Newton pousser du coude Spinoza ;
Je ferais à Veuillot(3) le tour épouvantable
D'inviter Jésus-Christ et Voltaire à ma table,
Et de faire verser mon meilleur vin, hélas,
Par l'ami de Lazare à l'ami de Calas ;
J'aurais dans mon éden, jardin à large porte,
Un doux water-closet(5*) mystérieux, de sorte
Qu'on puisse au paradis mettre le Syllabus(4) ;
Je dirais aux rois : Rois, vous êtes des abus,
Disparaissez. J'irais, clignant de la paupière,
Rendre aux pauvres leurs sous sans le dire à Saint-Pierre,
Et, sournois, je ferais des trous dans son panier
Sous l'énorme tas d'or qu'il nomme son denier ;
Je dirais à l'abbé Dupaloup : moins de zèle !
Vous voulez à la vierge ajouter la Pucelle(5),
C'est cumuler, monsieur l'évêque ; apaisez-vous.
Un Jéhovah trouvant que le peuple à genoux
Ne vaut pas l'homme droit et debout, tête haute,
Ce serait moi. J'aurais un pardon pour la faute,
Mais je dirais : Tâchez de rester innocents.
Et je demanderais aux prêtres, non l'encens,
Mais la vertu. J'aurais de la raison. En somme,
Si j'étais le bon Dieu, je serais un bon homme(6).
Victor Hugo, L'art d'être Grand-père,
poèmes Gallimard, édition 2008, pages 108 à 110


Victor Hugo, écrivain et poète français, 1802 - 1885

Berthe Morisot Eugène Manet et sa fille, 1881



notes Gallimard :
(1) ce mot a une forte connotation politique en 1873-1876 : Hugo mène une campagne active pour l'amnistie des communards et dépose au Sénat une proposition de loi pour l'amnistie générale qui est rejetée le 22 mai 1876.
(2) tout en s'amusant, Hugo expose ici sa doctrine sur la fin de Satan et le salut des planètes damnées qui seront parsemées de fleurs.
(3) Hugo fait concrètement référence aux graves inondations de 1875 qui ont ravagé la région de Toulouse et dont le journaliste célèbre Louis Veuillot (oublié aujourd'hui sans surprise) qui déclarait dans un article du journal l'Univers du 28 juin 1875 que c'était un châtiment de Dieu
(4) Le Syllabus publié sur ordre de Pie IX, le 8 décembre 1964, à l'issue de l'encyclique Quanta cura,renfermait les "principales erreurs de notre temps" : rationalisme, libéralisme, socialisme, etc.
(5) le 8 mai 1869, l'évêque d'Orléans s'efforce de faire établir la sainteté de Jeanne d'Arc. Elle sera finalement béatifiée en 1914 et canonisée en 1920.(4*)
(6) Ce vers final figue dans l'ébauche du Reliquat :
Certes, j'accorde à l'âme humaine ce besoin,
Un bon Dieu, mais on doit de ses fils avoir soin,
On doit justifier le nom dont on se nomme,
Si j'étais un bon Dieu, je serais un bon homme.

Mes propres grains de sel
(1*) Victor Hugo évoque ses petits enfants, Jeanne et Georges, nés en 1869 et 1868 et qui avaient sans doute tout simplement les yeux bleus.
(2*) revoici les sauvageons, devenus  des sauvages adultes
(3*) pourquoi des peaux de loups plutôt que des peaux d'autres animaux ? J'y vois peut-être un clin d’œil au fait que les loups vivent en sociétés organisées selon des lois.
(4*) Je suis frappée par la coïncidence de cette date de la béatification avec l'atmosphère de va-t-en guerre qui prévaut cette année-là avant le début de la première guerre mondiale.
(5*) cette note est pour les plus jeunes qui ignorent peut-être que WC vient de water closets. Je suppose qu'il est inutile de développer davantage pourquoi Hugo mat le Syllabus dans ce lieu..

3 commentaires:

  1. Une bien belle page, Jeanne ! Bonne toute fin de ce jeudi et doux vendredi ! Bises♥

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    1. merci Colette. avec retard ... Je n'ouvre pas mon ordi tous les jours ou je profite de la campagne et du beau temps et aussi des amis en ce moment Prends soin de toi. Bises et belle fin de semaine

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  2. Je crois qu'il est impossible de savoir si nos vies auraient pu être autres.
    Ta page est émouvante, le tableau et le poème choisis sont superbes.
    Merci pour ce partage.
    Bises et douce journée.

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