Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

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jeudi 3 août 2017

Les valeurs personnelles, pour Mil et Une

Réédition pour miletune d'un texte publié en quatre épisodes il y a trois ans pour le défi n°128 des CROQUEURS DE MOTS piloté par M'amzelle Jeanne

René Magritte Les valeurs personnelles, 1952 - clic
Dans le cadre de leurs études, des camarades avaient pour leur professeur eu à faire une enquête auprès de personnes âgées vivant avec le minimum vieillesse. Une étude au croisement de l'économie et de la sociologie du travail et de la redistribution.
Leur travail d'enquête s'appuyait sur un questionnaire détaillé avec des questions à choix multiple puis des questions ouvertes, afin de permettre des comparaisons et des statistiques. Le troisième moment, un entretien libre, était le plus exaltant et le plus difficile.
Quand elles rentraient de ces journées, nous avions pris l'habitude à plusieurs copines de les accueillir à tour de rôle sur le lit d'une de nos chambres qui nous servait de canapé, autour d'un bon thé fumant.
Souvent elles s'effondraient et restaient de longues minutes sans rien dire. Nous respections ce silence dont elles avaient besoin, comme un sas de décompression. 
Nous savions qu'ensuite elles parleraient, un besoin pour évacuer tout ce stress qui à l'époque (nous étions dans les années 70) n'était pas encore nommé.
Leur lieu d'enquête était une maison de retraite pour anciens artistes, créée et fonctionnant grâce à quelques autres artistes philanthropes, plus chanceux et/ou meilleurs gestionnaires.
Que l'on se rassure, nos camarades ne nous ont jamais livré de noms. Elles étaient bien entendu tenues de respecter l'anonymat des enquêtés, qu'ils aient ou non connu la célébrité.
C'est le troisième moment de l'enquête qui était souvent délicat. Ces vieilles dames (dans le spectacle comme ailleurs, les femmes vivaient déjà en moyenne plus longtemps) n'étaient pas avares de confidences. Pour une fois que l'on s'intéressait à elles, comment ne pas user et abuser de cette écoute inespérée.
Presque toutes avaient connu une gloire durable ou plus éphémère au temps du cinéma muet ou de celui d'avant guerre ou du Music-hall et du Cabaret dans leur âge d'or. Elles avaient toutes eu, à une époque plus ou moins éphémère, sinon le monde à leurs pieds, du moins le tout Paris.
Le fracas brutal de leur chute ou leur déchéance progressive avait souvent fait des ravages.
Nos camarades rentraient lessivées de ces entretiens débordant souvent d'aigreur, de mesquineries envers leurs co-locataires imposées, de hargne envers ceux qu'elles évoquaient en souvenir de leurs jours de stars.
Leur cadre de vie, sans être luxueux (on ne faisait pas alors dans la démesure) leur apportait un confort largement suffisant, tel celui de notre résidence universitaire. A ceci près que leurs appartements (une chambre ou un studio) y étaient beaucoup plus spacieux que nos 8 m2 réglementaires, sans compter les salons communs (salle de lecture, boudoirs, salle de musique ...)
Non, ce n'était pas leur misère physique qui était pénible, si l'on fait abstraction des marques du temps et des excès sur leur corps. C'était la misère morale et la solitude intérieure de ces femmes qui avaient mené une vie de luxe et l'avaient pour certaines brûlé par les deux bouts.
Le récit de leurs nostalgies et regrets, l'étonnement qu'elles n'avaient rien anticipé, c'était cela qui était éprouvant à entendre.
Voire, nous le devinions quelquefois aux récits de nos copines, leur désarroi de voir certains mythes (on employait alors l'expression de monstres sacrés, c'est tout dire) que nous avions admiré à la télévision ou même sur grand écran, ou écouté en disques, s'offrir à leur vue, se livrer en mots dans toute leur décrépitude. Et même sans pudeur ni retenue tant ces vieilles femmes étaient avides d'un public, tant la gloire les avaient submergées sans précaution.
Et puis, au beau milieu de ce spectacle affligeant, qui leur serrait un coeur encore plein des illusions de la jeunesse, une petite vieille pétillante, certes plus souvent second rôle et réduite à jouer les utilités, ne regrettant rien, se délectant de bribes du passé, se satisfaisant de son sort.
"Y a pire, n'est-ce pas ? La solitude, la vraie ....  la misère, la faim ... la rue ..."
leur faisant l'offrande avec générosité de ses souvenirs heureux et du sel de sa vie présente, voire de sa sagesse acquise chèrement.
En hommage à Jeanne Moreau qui a eu la générosité d'apparaître en vieille dame en maison de retraite et de prêter ainsi son talent à un premier film en 2015,

©Jeanne Fadosi, réédition sur  l'une des images 17-30_31 de miletune
samedi 26 juillet 2014 pour LES CROQUEURS DE MOTS
remisé ici (1) ; (2) ; (3) ; (4)

6 commentaires:

  1. Lu sur Mil et Une Jeanne... Le talent de mes amis, je note... merci, bises

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  2. Lu sur Mil et Une Jeanne, je prends note du film... merci, bises

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    1. je ne sais pas pourquoi tu bisse tes commentaires ces derniers jours sur ce blog. Si j'en supprime un j'ai peur que tes coms soient envoyés en spams ensuite. cela m'est déjà arrivé pour d'autres. Alors voilà je modère les commentaires sur mes blogs. D'autant plus que je ne suis pas assidue à les consulter. Il arrive donc qu'ils mettent du temps à apparaître. Bises

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  3. Très belle réédition Jeanne, un texte magnifique. Bises très ventées et bon jeudi

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    1. un été à vent cette année. Appréciable pour que le carrelage lavé sèche plus vite ... bises

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  4. Un tres beau texte qui touche et un bel hommage en effet pour Jeanne Moreau qui n'a pas hésité à jouer ce rôle dans "le talent de mes amis " il faudra que je vois s'il passe sur canal .
    Bon dimanche
    Bises

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